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Les réseaux sociaux prouvent leur capacité à changer le monde des sciences économiques

vendredi 5 novembre 2010


La course entre démocrates et républicains pour le Sénat et la chambre des représentants n'était pas une course serrée. Quiconque suivait de près, ou même de loin, l'évolution de la popularité d’Obama ou le taux d’acceptation des projets de loi démocrates, aurait pu deviner quel parti occuperait les deux assemblées pour les 4 ans à venir.

Seulement le jeu des experts est un jeu simple : il consiste à être le plus précis possible. Toutes les grandes chaînes télévisées ont eu recours aux réseaux sociaux pour promouvoir leur version de l’histoire, et faire la publicité de leur couverture des évènements. Toutefois, une seule chaîne a pensé à utiliser ces mêmes réseaux pour affiner ses pronostics: CNN.

En effet, CNN a eu recours à un cabinet spécialisé dans l’analyse des réseaux sociaux (un cabinet nanoéconomique pour ainsi dire) pour mieux suivre et prévoir le résultat des élections. L’aboutissement est pour le moins étonnant.



CNN avait déjà choisi d’utiliser un camembert représentant les réactions instantanées des tweeters au discours d’Obama à la Nation. Plus rapides à récolter que les données de questionnaires traditionnels, plus personnelles et plus fiables, ces données sont devenues le nouveau minerai des chaines d’information en très peu de temps.

Mais la ruée vers l’information sociale ne mène en aucun cas à la raréfaction de ce minerai. Bien au contraire, elle cause sa multiplication. Ainsi, si l’on prend en compte que 5,4 millions de personnes ont cliqué sur le bouton de l’application Facebook ‘’I voted’’ (j’ai voté) pour l’élection présidentielle en 2008, et que 12 millions l’ont fait pour leurs votes il y a quelques jours, on peut calculer une augmentation de 122% sur 2 ans mais surtout, et dans les deux cas, plus d’opinions recensées que dans n’importe quelle enquête d’opinion.

Le cabinet nanoéconomique partenaire de CNN a d’autre part suivi de près les résultats de la course du Nevada entre la républicaine (si l’on peut appeler ainsi une favorite du Tea Party) et le démocrate Harry Reid. Sur 45,000 tweets, 32,209 exprimaient des opinions politiques sur la période analysée. Les pro-Reid / anti-Angle formaient 55% de l’échantillon twitter et les pro-Angle / anti-Reid 45% des opinions exprimées. Tous les sondages traditionnels montraient un Angle avec un mandat renouvelé. Le 3 Novembre, Reid remporte 50,6% des voix face à Angle qui n’obtient que 44,6% des votes. Plus parlant encore, le cabinet montre que les candidats avec plus de fans sur Facebook que leurs adversaires ont réussi à remporter 74% des sièges du Sénat alors que les candidats pour la chambre des représentants avec plus de fans que leurs opposants ont remporté 81% des places.

Ce qu’on retient de ces histoires, c’est un lien bien plus fort qu’on ne le pensait entre l’attitude des utilisateurs des réseaux sociaux et le comportement réel de ces mêmes personnes. En d’autres termes, une personne se déclarant fan d’une autre ou d’un film ou d’une bande musicale sur Facebook est aussi celle qui sera prête à se déplacer, a faire un effort pour traduire ce même intérêt dans la réalité. Il y a de grandes chances que si on ‘’like’’ un groupe de rock, on prenne des tickets pour son concert en ville ou qu’on achète le dvd de notre film du moment, tout comme on prendra la peine d’aller voter le jour des élections pour le politicien qu’on préfère sur Facebook. Au final, il y a une cohérence forte entre le comportement adopté dans la réalité et celui adopté dans la sphère numérique. Assez fort pour faire de ce dernier l’approximation la plus fiable de la réalité humaine. Une nouvelle surface à étudier.

Et c’est alors que ressort l’inévitable question : "et alors?". Et alors, si on change les sources d’information des sciences économiques, on ne change pas pour autant les sciences économiques en elles-mêmes n’est ce pas ? Et c’est la que s’impose la seule réponse possible au son du glas de la révolution à venir : si on considère les sciences économiques comme un travail a trois étapes impliquant idéalement

1. La récolte des inputs
2. Le traitement de ces entrées
3. Et la production d’outputs

Donc si une révolution survient dans la première étape, alors les deux autres seront affectées. En d’autres termes, dans une science où le modèle est maître et où soudainement l’information qu’on pensait rare devient abondante, n’est-il pas temps que le maître s’écarte ? N’est-il pas temps que le modèle économique dans toute sa grandeur s’éclipse ? Car pourquoi modéliser un monde que l'on peut enfin observer ?

Voici ce qu’on appelle la nanoéconomie - l’économie a l’échelle humaine, celle qui prépare la fin du modèle économique.

5 commentaires:

Arthur Design a dit…

Superbe article Halim, merci !

En ce qui concerne le modèle économique, est ce que cette révolution va le faire s'éclipser sans rien laisser derière lui ou va-t-il être remplacer par une méthode toute aussi révolutionnaire ?

Si hier on observait le présent et modélisait le futur proche, et que aujourd'hui on peut l'observer ce futur proche, quelles opportunités cela nous offre-t-on ? Y a-t-il quelque chose que nous ne voyons pas car nous sommes aujourd'hui illuminé par cette nouvelle loupe qui est la nanoéconomie ? Et si la nanoéconomie était simplement la première marche d'un escalier menant à niveau insoupçonné ?

KlarAgora a dit…

C'est tout de même étonnant, à l'heure de la mondialisation, de voir se populariser les méthodes de marketing les plus affûtées, s'appuyant sur une stratégie de plus en plus one-to-one...
Merci en tout cas pour cet éclairage sur la nanoéconomie, même si ce cas de figure aura sensiblement plus de difficulté à se reproduire chez nous, où moins d'1% de la population est sur Twitter, lequel 1% est plutôt homogène dans sa population (geek, professionnels des médias, de la com, des réseaux sociaux, étudiants...), ce qui n'en fait certainement pas un échantillon représentatif.

KlarAgora a dit…

Cet article et cette conclusion sont très utiles dans le cadre de la réponse à la fameuse interrogation quant au ROI des stratégies en médias sociaux et de la mesure de l'efficacité des investissements en la matière, merci !

"Ce qu’on retient de ces histoires, c’est un lien bien plus fort qu’on ne le pensait entre l’attitude des utilisateurs des réseaux sociaux et le comportement réel de ces mêmes personnes. En d’autres termes, une personne se déclarant fan d’une autre ou d’un film ou d’une bande musicale sur Facebook est aussi celle qui sera prête à se déplacer, a faire un effort pour traduire ce même intérêt dans la réalité. Il y a de grandes chances que si on ‘’like’’ un groupe de rock, on prenne des tickets pour son concert en ville ou qu’on achète le dvd de notre film du moment, tout comme on prendra la peine d’aller voter le jour des élections pour le politicien qu’on préfère sur Facebook. Au final, il y a une cohérence forte entre le comportement adopté dans la réalité et celui adopté dans la sphère numérique. Assez fort pour faire de ce dernier l’approximation la plus fiable de la réalité humaine. Une nouvelle surface à étudier."

Simon a dit…

Petite précision, l'article se consacre à Twitter aux Etats-Unis où les tweets sont plus populaires qu'en France...donc l'échantillon ne reste pas assez représentatif mais plus représentatif que vous ne le pensez.

Halim Georges Madi a dit…

@Arthur, salut ! La réponse à la première question est non. La question sonne bien, elle cherche à provoquer et a provoqué, mais le modèle ne s'éclipsera pas, non pas parce qu'un quelconque paradigme inamovible le soutient mais parce qu'il est essentiel par nature. Non, même avec ce nouvel outil, nous ne pourrons pas faire sans modèles. Mais ce qui va changer, c'est que, bien qu'il est vrai que nous ne modéliserons pas moins, nous modéliserons mieux dorénavant, ou du moins, nous en avons maintenant l'obligation puisque nous en avons la possibilité.

Pour ce qui est du futur proche, la réponse est non aussi (ça fait beaucoup de non pour quelqu'un qui scande la révolution mais sans réalisme pas de changement). D'aucuns ont écrit pour scander le pouvoir prédictif de l'observation des réseaux sociaux : Il n'en est rien, et c'est un défenseur de cette méthode qui l'écrit. Les réseaux sociaux nous aident à mieux comprendre le présent. Le futur sera toujours une estimation. Plus pertinente parce que nous avons cet outil ? C'est ce dont j'essaye de m'assurer.

D'ailleurs le commentaire de @KalarAgora pointe justement à cela. A cette éternelle imprécision. Observer les réseaux sociaux, c'est déjà opter pour un fort biais : On observe les personnes qui ont un certain appétit "technologique" et un besoin de partager et de s'exprimer plus grand que la moyenne (pas de chiffres ici, c'est une opinion). Donc au final, la nano-économie se veut humble pour le moment je suppose. Elle montre le chemin, mais elle a, elle aussi du chemin à faire.

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