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"Un homme sérieux a peu d'idées. Un homme à idées n'est jamais sérieux" Paul Valéry


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Catalogues de Noël et discriminations envers les femmes

vendredi 16 novembre 2012




L'idée que la socialisation genrée est l'une des causes des inégalités homme/femme est désormais intégrée dans la prise en compte des discriminations. En effet, les sociologues ont démontré que, dans les différentes institutions comme la famille ou l'école, les enfants effectuent un apprentissage des normes et des valeurs en vigueur dans la société différent selon leur sexe. Cette socialisation genrée entraîne des blocages pour les filles qui, à terme, même si des progrès ont été observés dans le domaine, sont sous-représentées dans les filières scientifiques les plus valorisées ou tentent moins de concours que les garçons. Globalement, les femmes s'orientent vers les métiers du "care" (santé, social, éducation) mais dans le même temps elles se ferment les portes des secteurs d'activité offrant les emplois les mieux rémunérés. La socialisation genrée est à l'origine d'une violence symbolique menant les femmes à intérioriser et à naturaliser "la domination masculine". 


Soulignée sur internet par de nombreux blog, notamment le plafond de verre, Super U prend note de l'importance de ne pas limiter les jeux possibles des petites filles et des petits garçons. On y voit ainsi dans le catalogue de Noël des petites filles jouer avec une grue ou des petites voitures et des petits garçons s'amuser avec des poupées ou jouer à la dînette. On observe que le code couleur bleu/rose est moins marqué dans le catalogue de Super U que dans celui de ses concurrents. 


Ce catalogue ne va pas réduire à lui seul les écarts de salaire par exemple, mais montre que les mœurs évoluent et que notre société va probablement vers une meilleure prise en compte des différences qu'elles intègrent souvent elle-même par son fonctionnement. On notera également la stratégie de différenciation de Super U par rapport aux autres distributeurs: en étant "progressiste" la marque de distribution fait parler d'elle. Un joli coup de com'.
 

Les femmes, les inégalités et le bonheur

lundi 5 juillet 2010
Dans un article récent, j’évoquais le rapport des femmes au bonheur: en dépit de la réduction des inégalités salariales, les femmes sont moins heureuses aujourd’hui qu’il y a trente ans. Une des raisons est que l’écart salarial de 30% entre hommes et femmes est plus difficile à supporter compte tenu de l’égalisation des diplômes et des positions. Une explication avancée pour cet écart salarial est que les hommes ont un côté machiavélique qui leur permet de négocier un salaire plus élevé. L’écart salarial ne reflète pas un écart de productivité mais une différence de personnalité, de préférences et de principes. Si certains prônent une subvention pour les femmes, c’est plutôt une pénalisation plus grande des tricheries (essentiellement masculines) qui devrait être mise en place.

Une autre raison invoquée pour expliquer cet écart salarial est le nombre d’absences liées aux périodes menstruelles. J’évoquais dans l’article précédent l’impact de l’absentéisme liée aux périodes menstruelles sur la carrière professionnelle des femmes. Dans les pays en développement, le cumul d’absences scolaires liées aux règles entraîne de moindres qualifications et des discriminations salariales et sociales envers les femmes qui seraient évitables. Selon la Banque Mondiale, les jeunes filles peuvent manquer jusqu’à 20% des cours d'une année scolaire à cause de leurs périodes menstruelles.

Une étude menée sur des adolescentes au Népal tente de quantifier l’impact des périodes menstruelles sur la présence à l’école des jeunes filles. Environ la moitié de l’échantillon étudié a manqué l’école au moins une fois à cause de la menstruation. Mais en réalité, l’impact de la période menstruelle sur l’absentéisme scolaire est beaucoup plus faible qu’il n’y parait. Lorsqu’elles n’ont pas leurs règles, les filles sont à l’école dans 86% des cas ; lorsqu’elles ont leurs règles, elles sont à l’école dans 83% des cas. Elles ne manqueraient donc qu’un tiers de journée d’école par an à cause de leurs règles.

Les économistes qui ont mené l’étude ont expérimenté la fourniture de produits sanitaires (tampons, serviettes, etc.) à la moitié de l’échantillon pour voir s’il y avait une différence d’absentéisme entre les jeunes filles ayant accès à ces produits et celles qui n’y avaient pas accès. Aucune différence notable n’a été obtenue pour combler l’écart, déjà très petit, entre absentéisme avec ou sans règles. On ne peut toutefois pas conclure que l’absentéisme scolaire des femmes ne soit pas lié à des problèmes « purement féminins » car aucun contrôle sur le taux de fécondité de ces jeunes filles n’est réalisé. Dans ce cas, la contraception serait également un problème important à traiter.

Mais l'argent ne fait pas tout. D'ailleurs les femmes sont-elles moins heureuses que les hommes dans leur vie professionnelle et privée? Une étude de 2008 sur les occupations des américains et sur la manière dont ils perçoivent le temps passé (agréable ou non) montre les résultats suivants.


Deux résultats sont frappants. D’abord l’écart selon le genre pour le temps « désagréable » passé avec son supérieur hiérarchique. Les hommes auraient a priori des relations plus tendues avec leur patron, ce qui contredit l’aspect discriminatoire du travail pour les femmes, en tout cas une fois qu’elles sont effectivement dans l’emploi.

Ensuite, les femmes ont généralement moins de plaisir à passer du temps i) avec leurs enfants et ii) avec leurs parents. Pour les enfants, la raison est simple : les femmes passent beaucoup plus de temps que les hommes à s’occuper des enfants, ce qui contraint leur temps libre. Par ailleurs, les femmes ont généralement les activités les plus «domestiques» quand elles passent du temps avec leurs enfants tandis que les hommes ont des activités plus centrées sur les loisirs lorsqu’ils s’occupent de leurs enfants. En ce qui concerne les parents, la raison est en fait similaire : les femmes ont tendance à plus s’occuper de leurs parents lorsque ceux-ci vieillissent. Pourtant, même en contrôlant pour le secteur d’activité, la position hiérarchique et l’âge des parents, les femmes ont toujours un moindre plaisir à voir leurs parents. L'aspect sociologique et psychologique de la chose ouvre de nouvelles pistes de recherche pour les économistes...

La réforme des retraites nous incitera-t-elle à avoir plus d’enfants ?

lundi 14 juin 2010
Dans les sociétés industrialisées, les couples tendent à avoir moins d’enfants qu’auparavant. En 1950, seulement 0.4% de la population mondiale vivait dans une région géographique dans laquelle le taux de fécondité était inférieur au taux de remplacement de la population, soit 2,1 enfants par femme. Aujourd’hui, c’est 43% de la population mondiale qui vit dans une telle zone géographique. Selon l’ONU, en 2050, 80% de la population mondiale vivra dans une zone géographique où le taux de fécondité est inférieur au taux de remplacement. Comment expliquer cette tendance ?

Le modèle économique « moderne » de la famille (Becker et Barro, 1988) met l’accent sur l’altruisme. Les enfants sont un bien de consommation : ils coûtent mais ils procurent un bien-être. Des théories plus anciennes (Leibenstein, 1957 ; Caldwell, 1978 et 1982) considèrent l’enfant comme un investissement, le retour étant un transfert monétaire ou nature lors des années de vieillesse. Dans ce cas, diminuer les pensions de retraites, ou bien créer des incertitudes quant à la capacité à pouvoir bénéficier de sa retraire peuvent influencer la fécondité.

Un papier récent de Billari et Galasso (2010) testent l’impact des réformes du système de retraite italien sur la fécondité. Les modifications du système de pensions italien ont entraîné des modifications des taux de remplacement pour les cotisants. Les individus qui ont connu des diminutions de leurs pensions ont des taux de fécondité significativement plus élevés (+10%) que ceux qui ne sont pas touchés par la réforme.

Les résultats des auteurs me permettent de me réapproprier deux choses. D’abord, le développement économique s’accompagne de systèmes de protection sociale qui permettent d’expliquer la diminution de la fécondité dans les pays en développement, peut-être plus que l'augmentation de l'emploi des femmes. Ensuite, les taux de fécondité des pays européens ayant une structure familiale traditionaliste, comprenez les pays du sud de l’Europe, devraient être plus sensibles à des modifications des systèmes de retraite.

En France, la réforme des retraites entraîne une incertitude i) sur la capacité à obtenir une retraite pleine et ii) sur le temps de cotisation nécessaire pour avoir une retraite pleine. Ces incertitudes ou le passage à un système de retraite « à la carte » pourraient inciter les femmes françaises à avoir le troisième enfant qu’elles désirent mais qu’elles ne font pas en raison des coûts économiques que cela engendre (TNS Sofres, 2005).

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Les bleus payent-ils trop cher leurs prostituées ?

jeudi 6 mai 2010
Tout le monde en parle depuis quelques semaines : des footballeurs connus sont suspectés d’avoir eu des relations sexuelles tarifées avec des prostituées de luxe dont certaines étaient mineures. Selon les journaux, les footballeurs auraient payé 500 à 700 euros la passe et de 1500 à 2000 euros la nuit, soit le salaire moyen français. Deux questions sont donc évoquées : i) payent-ils trop cher leurs relations sexuelles ? ; ii) pourquoi ont-ils recours à la prostitution alors même qu’ils ont un accès gratuit et illimité au sexe ?

Recadrons le contexte de la prostitution de luxe. Aux Etats-Unis, l’ancien gouverneur de New York Eliot Spitzer avait dû quitter ses fonctions en 2008 suite à la révélation de ses ébats sexuels réguliers avec une prostituée de luxe. Il payait 4300 dollars la soirée, soit 3370 euros, c'est-à-dire deux fois plus que nos bleus. Spitzer avait par ailleurs un « compte client », réservé aux réguliers, qui lui permettait d’avoir une ristourne. Pour beaucoup d’analystes, Spitzer s’est fait coincé parce qu’il ne payait pas assez cher ses prostituées. En effet, selon Venkatesh, le marché de la prostitution de luxe est divisé en deux niveaux : celui des agences d’escorte – 2000 à 5000 dollars la soirée - et celui des travailleuses indépendantes, qui peuvent pratiquer des tarifs deux fois plus élevés. Les agences d’escorte ne vous garantissent pas autant de discrétion que les travailleuses indépendantes. On ne serait jamais remonté aux joueurs de l’équipe de France si la jeune femme n’était pas liée à un réseau.

Par ailleurs, le tarif de la prostituée de luxe ne peut être apprécié qu’en comparaison au salaire des joueurs. Supposons que la jeune femme taxe 2000 euros la soirée. Ribéry gagne plus de 400 000 euros par mois. Le rapport est de 1/200. Si on garde les mêmes proportions pour le salaire moyen français, on obtiendrait un rapport sexuel valorisé à 2000/200 = 10 euros. C’est cinq fois moins cher que le prix de la « passe » au Bois de Boulogne. Autrement dit, ceteris paribus, les joueurs de l’équipe de France auraient pu payer 10000 euros la nuit sans incidence sur leur mode de vie, et en se protégeant peut-être d’un scandale. Peut-être ont-ils même bénéficié d’une réduction parce qu’ils sont connus ?

On comprendra que des footballeurs de classe internationale soient prêt à débourser quelques milliers d’euros pour un service. Mais il est plus difficile de comprendre pourquoi ils ont recours à la prostitution alors qu’ils bénéficient d’un accès gratuit et quasi-illimité au sexe. On pourrait évoquer la sollicitation dont ils sont l’objet, leur fort appétit sexuel lié au stress qu’ils génèrent, l’envie de ne fournir aucun effort avant d’avoir une relation sexuelle, etc. La réponse vient probablement du fait qu’ils cherchent simplement une escorte. Dans un post du mois dernier, nous évoquions l’irrégularité des relations sexuelles dans le marché de la prostitution de luxe. Celle-ci ne se borne pas à l’ébat sexuel mais a une dimension très charnelle et relationnelle, aussi bien pour le client que pour la prostituée. Si les célébrités et les hauts revenus ont recours à la prostitution de luxe alors même qu’ils ont un accès aisé au marché du sexe, c’est probablement parce qu’ils assimilent leurs relations à un simple flirt. Ou alors cela signifie qu'ils avantagent la prostitution sur les relations classiques: entre la fan sentimentale, la profiteuse et celle qui tarifie directement, peut-être ont-ils estimé la dernière comme étant plus économique?

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Être blonde: un avantage économique?

vendredi 30 avril 2010

Dans un article récent sur le lien entre beauté et salaire, nous avions évoqué les travaux de Hamermesh sur le marché du travail nord-américain: une personne au physique peu avantageux gagnera 6% de moins que la moyenne et une personne séduisante 4% de plus. L’importance accordée à la beauté varie d’une société à une autre. En Chine, le physique des femmes est plus sujet aux pénalités ou aux bonus sur le marché du travail. A Shanghai, les chiffres sont de –25% et +3% pour les hommes et –31% et +10% pour les femmes. En Grande-Bretagne, les hommes sont plus pénalisés que les femmes (-18% contre -11%) mais la prime à la beauté est la même quelque soit le genre (+1%). Les travaux d’Hamermesh ne mettaient pas en avant une particularité physique plus qu’une autre : c’est le critère d’attractivité qui l’emporte.

A l'inverse, une étude réalisée par des chercheurs de l'université de Queensland en Australie, indique que les femmes blondes gagnent en moyenne 7% de plus que les femmes ayant une autre couleur de cheveux. A partir d’un panel de 13.000 femmes, les auteurs de l’étude montrent que les blondes gagnent en moyenne 1.600 livres de plus par an pour un salaire annuel de 22.000 livres, soit un peu plus de 25.000 euros. Cette différence de rémunération reste équivalente que l'on intègre ou non des critères comme la taille, le poids ou l'éducation. Peut-être encore plus déroutant, l'étude révèle aussi que les femmes blondes se marient avec des hommes gagnant 6% de plus que la moyenne.

Relayée par les médias français, la conclusion de l’étude par le Docteur Johnston était la suivante : «Les femmes blondes sont souvent décrites comme étant plus séduisantes que les autres femmes, mais aussi moins intelligentes». Conclusions si banales et peu formulées qu’elles faisaient perdre toute crédibilité à l’étude. Mais il y a une erreur d’interprétation. Les conclusions de l’étude, sans pouvoir expliquer très concrètement l’écart salarial entre les femmes blondes et les autres femmes, étaient plutôt : « La perception que l’on se fait des femmes blondes est telle que leur attractivité l’emporte sur les préjugés que l’on peut avoir à propos de leur intelligence ». Et d’après la très sérieuse Association Internationale des Blondes, les blondes sont assez rationnelles pour mettre en avant leur avantage physique présupposé, en particulier sur le marché du travail.

Pourquoi une telle attirance pour les blondes ? C’est un phénomène économique classique : la rareté fait augmenter la valeur d’un bien. Les blondes ne représentent que 16% des femmes françaises; la moitié sont de fausses blondes. Que ce soit sur les sites de rencontres, ou pour solliciter des dons, les blondes ont toujours un avantage sur leurs concurrentes. Pour les psychologues, l’«effet blonde» n’est qu’un effet de répétition des stéréotypes. Mi-femme fatale, mi-imbécile heureuse, la belle blonde modifie les comportements masculins : les chercheurs remarquent des pertes de moyens intellectuels et des attitudes volontairement moins « cérébrales » lorsqu'un homme se retrouve face à une belle blonde. Il y a donc bien un «effet blonde».

A ce niveau de réflexion, votre humble serviteur se demande pourquoi les pays scandinaves caractérisés par une population majoritairement blonde – plus de 80% dans certaines régions - ont également une préférence pour les blondes. Cela vient de l’image que le monde extérieur leur renvoie : étant des petits pays très ouverts au commerce, aux échanges universitaires, aux expériences et aux périodes de travail à l'étranger, les scandinaves ont remarqué que leur exotisme – cheveux blonds, yeux clairs - est un avantage comparatif.

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La « double peine» des femmes issues des minorités : discriminations ethniques et sexuelles

mardi 20 avril 2010

Dans des posts récents, nous avions déjà abordé le coût de naître femme et les discriminations patronymiques sur le marché du travail. L’observatoire des idées va cette fois encore plus loin en s’intéressant aux discriminations que subissent les femmes issues des minorités ethniques sur trois marchés : le mariage, les sites de rencontres et le lieu de travail.

Le « columnist » Lexington du quotidien The Economist revient dans un commentaire récent sur un sujet désormais classique aux Etats-Unis: le marché du mariage pour les afro-américains. Ce marché mérite débat pour deux raisons. i) D’abord parce qu’il est marqué par une pénurie d’hommes noirs ayant une bonne situation : 1 afro-américain sur 9 âgé de 20 à 29 ans est en prison et 1 afro-américain sur 3 fera un séjour en prison au cours de sa vie. ii) Ensuite, parce que les différents marchés "ethniques" du mariage sont très fermés : aux Etats-Unis, 96% des femmes mariées noires ont un mari noir et 96% des femmes mariées blanches ont un mari blanc. Il est désormais commun d’admettre que la détention des afro-américains renforce les discriminations envers les femmes noires – qui sont donc soit célibataires par défaut, soit femme de détenu - autant que la communauté afro-américaine dans son ensemble. En effet, conséquence de la détention, le « vol » des petits copains entre femmes afro-américaines est chose courante et déstabilise certains quartiers.

Qu’en est-il des afro-américaines éduquées ? Celles-ci se situent en effet sur un autre marché du mariage, celui des afro-américains ayant une situation sociale appréciable. Sur ce marché, le phénomène de détournement des maris est beaucoup plus faible pour deux raisons: les afro-américains aisés ont une probabilité presque nulle de faire un séjour en prison; du fait de la séparation sociale des marchés du mariage, une femme afro-américaine d'un milieu défavorisé a peu de chances de réussir à piquer le mari d'une afro-américaine aisée. Cependant, les afro-américaines aisées sont sujettes à une autre forme de discriminations selon Lexington : la polygamie. En effet, un homme noir éduqué a une valeur largement surévaluée sur le marché du mariage afro-américain, comprenez la demande excède largement l'offre. Difficile alors pour l’homme en question de résister aux avances. Double peine sur le marché du mariage donc.

Les afro-américaines ont-elles plus de chance sur les réseaux de rencontre? Ian Ayres, professeur de droit et d’économie à Yale a récemment étudié la question. Soucieux de promouvoir sa capacité à « matcher » les profils, le site de rencontre américain OkCupid.com publie régulièrement des statistiques sur le lien entre origine ethnique et probabilité d'une histoire d'amour. A partir de ces statistiques, Ayres montre que les femmes afro-américaines sont victimes de discrimination sur les réseaux sociaux de rencontre : le taux de réponse des hommes de toute origine ethnique aux afro-américaines est 20% moins élevé que le taux moyen de réponse. A l’inverse, les femmes afro-américaines sont celles qui répondent le plus souvent aux messages laissés par des hommes, quelque soit l’origine ethnique de ces derniers. Explication : elles reçoivent moins de messages ou de réponses que la moyenne des femmes. Discriminations donc raciales sur les réseaux de rencontres.

Qu’en est-il du harcèlement ethnique et sexuel au travail ? Une série d’articles de Jennifer Berdahl de l’Université de Toronto souligne la double peine des femmes issues des minorités dans le monde du travail nord-américain. Une femme issue d’une minorité ethnique a une probabilité deux fois plus grande qu’une femme blanche d’être victime de harcèlement sexuel. Quant au risque de harcèlement ethnique, il est 1,5 fois plus élevé pour les femmes que pour les hommes issus des minorités. Au total, sur leur lieu de travail, les femmes ayant une origine ethnique sont cinq fois plus soumises aux discriminations, qu'elles soient raciales ou sexuelles, que les hommes blancs. Difficile à admettre quand on sait que les afro-américains ont un taux de réponse à leurs candidatures pour un emploi deux fois inférieurs à celui des blancs. L’ouverture du marché du travail serait a priori la solution à la diminution des discriminations sexuelles et ethniques sur le lieu du travail.

Prostitution de luxe et moralité

vendredi 16 avril 2010

Sudhir Venkatesh est venu le 15 avril présenter ses travaux à l'Ecole d'Economie de Paris. Dans un post du début du mois de mars, l'Observatoire des idées soutient que les modifications du modèle économique de la prostitution sont liées à l'apparition des nouvelles technologies de l'information, qui a renforcé le marché de la prostitution de luxe. Questionné sur le sujet, Sudhir estime que l’impact de la technologie sur la culture est moins essentiel que la « gentrification » de New York pour comprendre l'apparition d'une demande nouvelle pour les prostituées de luxe. Les NTIC ne seraient qu'un outil facilitant l'échange du service sur le marché.

L'observatoire des idées a demandé à Sudhir des informations supplémentaires sur le rapport à la moralité des prostituées de luxe, généralement très éduquées (les prostituées du réseau ‘Empire’ étaient toutes diplômées d'universités de la "Ivy league" ou de la LSE, etc.) et issues de milieux aisés. Sudhir insiste sur la dualité du marché du travail de la prostitution de luxe. Il y a deux types de travailleuses du sexe : celles qui font de la prostitution leur activité principale et celles qui en font une activité secondaire pour arrondir les fins de mois. La première catégorie de femmes est inapte au travail en entreprise : la plupart n'a d’ailleurs jamais été sur le marché du travail classique. La deuxième catégorie, celles qui souhaitent arrondir leur fin de mois, est constituée de femmes ayant le plus souvent un travail à responsabilités dans une grande entreprise. Leur choix économique n'est pas seulement opportuniste et rationnel - anesthésier la moralité contre une grosse somme d’argent – mais s’explique par le déni de la question de la moralité.

Sudhir nous a expliqué que les prostituées de luxe voient leurs rendez-vous comme des « flirts » plus que comme des échanges sexuels. Ceci est lié à deux points : d’abord aux rites de la prostitution de luxe – restaurant à la mode, fleurs et parfum en cadeau, courtoisie, rapports sexuels non-systématiques, etc. – qui masquent l’échange monétaire du rendez-vous ; ensuite, au fait que leurs clients sont réguliers sur plusieurs années et peu nombreux, trois ou quatre en moyenne. La question de la moralité ne se pose donc pas car leur activité est masquée précisément au moment où elles l'exercent, et une relation d’attirance, de confiance et d’affection se crée entre la prostituée et ses clients.

Questionnées sur leur avenir à moyen terme, les prostituées de luxe de New York étudiées par Sudhir ont toutes la même réponse : elles se voient épouser un des hommes de leur carnet d’adresse. Pour votre humble serviteur, cette réponse confirme deux choses :

- Premièrement, l’absence de moralité dans le rapport à leur métier, puisqu’elles imaginent le futur avec un de leurs clients, pourtant rencontrés dans le cadre de la prostitution. Mais le rapport aux clients est différent parce que ceux-ci considèrent les prostituées de luxe comme éduquées, donc du même monde, et par conséquent fréquentables. Cette trajectoire est différente de celle des prostituées des rues, qui finissent également souvent en couple avec un de leurs clients, mais qui i) n’ont pas de notions de l’avenir car elles exercent leur métier pour répondre à un besoin d’argent immédiat et ii) sont souvent considérées comme non fréquentables, y compris par leurs clients.

-Deuxièmement, une prise de conscience de la dépréciation de leur capital, c'est-à-dire de leur beauté. C’est ce qui les incite à penser qu’elles devront se retirer du marché de la prostitution vers 30-35 ans pour fonder une famille avec un de leurs anciens clients. Absence de moralité mais rationalité économique tout de même.

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Pourquoi couche-t-on de plus en plus jeune ?

dimanche 28 mars 2010
L’âge de la maternité ne cesse de reculer en France. Selon le dernier rapport de l’Institut national des études démographiques (INED), les femmes françaises ont leur premier enfant en moyenne à l’âge de 30 ans. Il y a trente ans, l’âge moyen de la mère lors de la naissance du premier enfant était de 26 ans et demi. Les explications à ce recul de l’âge au premier enfant sont connues : elles sont à la fois sociologiques - allongement de la durée des études, recul de l’âge du mariage, recomposition des familles, etc. - économiques - progression de l’emploi féminin, stabilité dans l’emploi plus tardive, etc. – et même scientifiques, la maternité étant aujourd’hui majoritairement désirée et non subie grâce à la généralisation et à l’amélioration des moyens de contraception.

A côté du recul de l’âge de la maternité, une autre tendance se dessine : les femmes ont leur premier rapport sexuel de plus en plus jeune. La tendance est la même pour les hommes, mais l’âge médian des femmes au premier rapport sexuel a diminué quatre fois plus vite que celui des hommes dans les cinquante dernières années : il est passé de 20,5 ans en 1960 à 17,5 ans en 2005 pour les femmes et de 19 ans à 17,2 ans pour les hommes (INED, 2006). Comment expliquer la diminution de l’âge du premier rapport sexuel ?


Selon l’INED, ni la contraception, ni l’apparition du Sida, ni une évolution de la conception de l’acte sexuel ne peuvent expliquer le rajeunissement de l’âge au premier rapport sexuel. Celui-ci apparaît même paradoxal alors que l’allongement de la durée des études retarde l’émancipation des adolescents et des jeunes en France comme dans le reste de l’Europe. Il y a bien sûr des mentalités qui ont évolué. L’acte sexuel, en particulier l’acte sexuel pré-marital, est déstigmatisé : les contraintes religieuses, morales et parentales se sont déliées avec le temps. Mais comment peut-on expliquer la stabilité de l’âge médian du premier rapport sexuel entre 1970 et 1990, alors même que les mœurs étaient en pleine évolution ?

Dans un article récent, Fernandez-Villaverde et al. (2010) expliquent la diminution de l’âge au premier rapport sexuel comme étant essentiellement une conséquence du progrès technologique. Ils mettent en avant l’importance de la contraception dans cette « révolution sexuelle » : le risque d’avoir un enfant diminue, ce qui modifie le calcul économique d’un rapport sexuel pour les enfants comme pour les parents. En résumé, le progrès scientifique, qui limite la probabilité de tomber enceinte après un rapport sexuel, entraîne une modification progressive des mentalités : ce que les parents et l’Eglise dénigrent est moins l’acte sexuel en lui-même que les conséquences économiques et sociales d’une maternité juvénile de surcroît non désirée. D’où l’effet « retard » sur l’âge médian du premier rapport sexuel qui diminue très rapidement dans les années 1990 après avoir stagné entre 1970 et 1990. La technologie influence la culture.

Une autre question concerne la continuité de la tendance à la baisse de l’âge médian au premier rapport sexuel. Selon votre humble serviteur, son seuil devrait diminuer beaucoup moins vite lors des prochaines années en dépit d’une technologie qui modifie nos modèles culturels : le premier acte sexuel ne perd pas sa signification pour les jeunes femmes – premier amour - ou les jeunes hommes – initiation (INED, 2006). L’enjeu économique du premier acte sexuel n’est pas tant la recherche de sa stabilisation que la bonne gestion de l’acte en lui-même : faire en sorte que la maternité d’une adolescente ne soit ni la cause, ni la conséquence d’un milieu social mais un choix individuel voulu. Aux Etats-Unis, 80% des mères adolescentes viennent de familles pauvres. L’information est moins en cause que la méfiance envers le corps médical ou que le besoin d’amour et de reconnaissance.

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L’apparence conditionne-t-elle la réussite ?

samedi 13 mars 2010
« Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté », René Char, Fureur et mystère (1948).

La beauté n’est pas une notion facile à aborder. D’abord, parce qu’elle a plusieurs acceptions : elle est interne et externe – pour les philosophes de l’Antiquité, la beauté externe doit être le reflet de la beauté interne - et doit prendre en compte les attitudes et les artifices. Ensuite, parce qu’elle est relative : la définition du beau n’est pas la même selon les personnes, les zones géographiques, les cultures, et les époques. Enfin, parce qu’elle est un facteur d’inégalités et de discriminations. Distribuée de manière inégale, les propriétés corporelles sont en plus perpétuées dans les habitudes et des préférences qui peuvent renforcent ces inégalités, comme le note Bourdieu dans « La distinction » (1979). Le risque d’obésité en France est par exemple quatre fois plus grand pour une femme ouvrière que pour une cadre.

Les inégalités d’apparence entraînent des discriminations, source de coûts économiques. C’est particulièrement vrai pour les femmes : le machisme ambiant des classes intellectuelles ne leur reconnaît que la beauté externe pendant des siècles. « La sorcière » (1862) de Michelet en témoigne bien : la sorcière est une femme – plutôt vieille fille et de piètre apparence – qui décide se révolter contre la société. Encore aujourd’hui, l’apparence semble plus essentielle pour les femmes que pour les hommes. Mais peut-on le vérifier statistiquement ?

A partir d’un sondage réalisé auprès de plus de 2500 personnes sur l’apparence d’une cohorte de milliers de femmes et d’hommes actifs observés sur plusieurs années, Biddle et Hamermesh (1994, 1998) tentent d’évaluer l’impact de l’apparence sur l’accès au marché du travail en Amérique du Nord. Ils trouvent qu’en moyenne, la beauté est positivement corrélée au salaire et que la pénalité liée à une apparence jugée peu attirante - environ 10% de revenus en moins - est plus importante que le bonus lié à la beauté – environ 5% de revenus en plus. De plus, les discriminations salariales s’accroissent avec l’expérience: sans doute le sentiment de beauté rend-il les individus plus productifs. L’impact global est le même selon le genre mais a des conséquences différentes : une femme peu attirante a une plus grande probabilité d’être exclue du marché du travail tandis qu’un homme peu attirant sera victime d’une discrimination salariale plus forte. Il y a par ailleurs des effets d’auto-sélection visibles des individus dans le choix du secteur dans lequel ils vont travailler.

Probablement conscientes des avantages que l’apparence peut apporter à leurs élèves, les grandes écoles françaises ont parfaitement intégré ce facteur à leur cursus: cours d’expression orale, simulations d’entretiens, salons de rencontres avec des professionnels, divers ateliers professionnalisant, attitudes professionnelles requises, etc. « Être et paraître » en quelques sortes.

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Quel est le coût de naître femme ?

lundi 22 février 2010
Le hasard de la naissance peut être un fardeau à supporter toute sa vie ou une chance dont il faut jouir au maximum. La réflexion du philosophe Epictète (v. 50-125 après JC) dans son Manuel est aussi juste que violente : « souviens-toi que tu es acteur dans un drame que l’auteur a fait à sa volonté ». L’acte de naissance est en lui-même la première inégalité : un individu né aux Etats-Unis a trois fois plus de chances d’être pauvre qu’un individu né en France ; un enfant né en Afrique sub-saharienne aura une vie deux fois plus courte qu’un enfant né au Japon. Trois types d’inégalités à la naissance vont être rapidement analysés dans ce post qui sera scindé en trois parties - l’inégalité liée au genre (Partie I), les inégalités conséquentes à la temporalité de la naissance (Partie II) et l’inégalité qui peut résulter du nom ou du prénom (Partie III) – pour répondre à la question suivante : peut-on diminuer les inégalités liées à la naissance en modifiant des choix individuels ?

Être une femme a un coût économique. Une étude de l’INSEE (2006) sur le système éducatif français (1984-2004) confirme la tendance des filles à mieux réussir leurs études que les garçons. 68% d’une génération de filles possède le baccalauréat contre seulement 56% pour les garçons. Elles obtiennent également avec une probabilité plus grande un diplôme du supérieur. Les inégalités de salaire entre hommes et femmes sont pourtant de 19% - 350 euros nets par mois - en France et le coût implicite d’être une femme au cours de la vie professionnelle, sans prendre en compte les inégalités de pensions de retraite, est donc de 160 000 euros (350 euros par mois pendant 40 ans). Comment expliquer un tel coût lié au genre ?

Une partie des inégalités salariales est justifiée par les différences de durée de paie entre les genres - les femmes connaissent des ruptures de leur activité salariale plus régulières que les hommes, notamment du fait de la maternité – mais également par des choix de scolarité moins rémunérateurs. Malgré une modification des incitations possibles en réformant le congé parental et en incitant les filles à choisir une filière plutôt qu’une autre, il y a une réalité sociologique évidente : les femmes prennent plus de congés que les hommes pour assurer des tâches familiales quotidiennes (s’occuper des enfants malades par exemple) et les écarts de salaires sont persistants en contrôlant pour les diplômes et les spécialisations (Goldin et Katz, 2009).

Dans un article original, Ichino et Moretti (2009) démontrent à partir d’une étude sur les salariés d’une entreprise que l’absentéisme résultant des désagréments liés aux cycles menstruels explique 14% des différences salariales entre hommes et femmes. L’absentéisme régulier lié aux règles - il est nettement fréquent par période de 28 jours dans la base de données - des femmes de moins de 45 ans constitue un « signal » négatif qui les pénaliserait dans l’ensemble de leur carrière. Elles ont effectivement un moindre accès aux promotions managériales internes du fait même de cet absentéisme régulier alors qu’il n’affecte pas pour autant leur productivité globale. Le débat sur l’égalité salariale devrait donc aborder les questions suivantes : doit-on subventionner les femmes de moins de 45 ans ou avantager les femmes de plus de 45 ans dans les nominations et les promotions professionnelles?

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