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Comportement sexuel stratégique

jeudi 31 octobre 2013


La revue de gestion The Academy of Management Perspectives a consacré son numéro du mois d'août dernier aux "nouvelles questions à la mode en management des ressources humaines" et la sexualité est identifiée comme la question bouillante des recherches à venir en ressources humaines.

J'avais écrit il y a quelques temps un article sur les discriminations envers les femmes issues des minorités ethniques, notamment le harcèlement sexuel dont elles sont victimes au travail. Sans grande surprise la littérature sur les ressources humaines y a déjà consacré plusieurs articles. Ce qui est plus surprenant, c'est le manque d'articles sur les comportements sexuels stratégiques au travail. Ceux-ci peuvent être définis comme une forme d'influence sociale exercée sur les autres avec des conséquences positives ou négatives. Pourtant ces stratégies individuelles sont constantes dans le monde du travail et dans la vie courante. Elles peuvent reposer sur une stratégie directe de l'acteur ("faire du charme") ou sur la perception de l'autre, du fait de la beauté de l'individu. Nous avions déjà évoqué l'impact de la beauté sur le salaire ou sur la performance perçue, sans être capable de séparer ce qui relève de la pure discrimination ("le prof est beau donc le cours est bien") ou de la productivité ("quelqu'un de beau fait attention à son image et prépare donc mieux ses cours"). La collecte de données pour tester les choix stratégiques sexuels des salariés devra prendre en compte cette différence entre la stratégie et la perception. 

Un deuxième sujet à la mode est l'histoire d'amour (qui peut virer au harcèlement) au travail. Déjà étudié en profondeur par les chercheurs en ressources humaines, le sujet revient en force avec le développement des nouvelles technologies. Face à la diminution de la productivité qui peut résulter de contacts trop fréquents entre amoureux au sein de l'entreprise (pause cigarettes coordonnées et rallongées, échanges de mails, textos, messages sur les réseaux sociaux, etc.), les nouvelles recherches devront se concentrer sur les moyens de réguler les échanges amoureux au sein même du lieu de travail. 



Prime pour l'emploi: mensonges et vérités

jeudi 23 février 2012



Invité sur France 2 hier soir, Nicolas Sarkozy a annoncé une mesure phare de sa candidature à l'élection présidentielle: la suppression de la prime pour l'emploi (PPE). La prime pour l'emploi est un impôt négatif instauré en 2001 par le gouvernement Jospin. Le dispositif s'inspire du système américain de revalorisation du travail: en échange de la reprise d'activité d'une personne dont le foyer fiscal est à bas revenus, une prime d'incitation au travail est versé annuellement. Le dispositif permet de distribuer environ 450 euros par mois par crédit d'impôts annuel à 7 millions de bénéficiaires pour un coût de 2 à 3 milliards d'euros selon les années.

Le dispositif est très critiqué et mérite de disparaître. D'abord parce qu'il coexiste depuis quelques années avec un le revenu de solidarité active (RSA) qui suit une logique de dotation universelle autant que d'incitation à l'insertion dans l'emploi. Ainsi, la reprise d'un emploi permet de cumuler un salaire et le RSA sous la condition d'une amputation de 38% par tranche de 100 euros du socle du RSA. Le RSA représente donc une subvention à l'emploi jusqu'au SMIC. La complexité du système est qu'un foyer peut à la fois bénéficier du RSA "complément d'activité" et de la PPE, celle-ci étant diminué des gains du RSA. Le système manquait de lisibilité.

Ensuite parce que contrairement au RSA, la PPE est versée une fois par an, perdant donc, de son capital incitation. Pour une personne au RSA, cela implique de travailler un an souvent à mi-temps sans gains immédiats (puisque les revenus supplémentaires du travail sont contrebalancés par la perte des allocations) avant de recevoir la PPE l'année suivante suite à la déclaration fiscale.  

Enfin, parce que l'incitation à reprendre un travail est restée faible en gain absolu. Un célibataire sans enfant qui passe du RSA à un emploi à mi-temps rémunéré au SMIC horaire reçoit 32 euros par mois au titre de la PPE. Autant dire que ça ne permet pas de boucler les fins de mois et que l'utilité est moindre car les bas revenus préfèrent probablement 32 euros immédiatement que 384 euros d'un coup.

Qui gagnerait à la suppression de la PPE?

La PPE coûte 2,5 milliards d'euros, l'alignement de la fiscalité des dividendes sur celles des revenus du travail rapportera 1,5 milliard. L'enveloppe de 4 milliards devrait profiter aux personnes travaillant et gagnant moins de 1400 euros nets par mois, soit 30% des salariés français donc 7,2 millions de personnes. Cela représente un chèque annuel moyen de 555 euros à chacun des salariés en dessous de 1400 euros nets par mois. La mesure toucherait un public plus large que la PPE et avantagerait les travailleurs à temps plein à bas salaires au lieu des personnes dont l'entrée dans l'activité devait être encouragée.

Toutefois, le périmètre des personnes concernées n'est pas le même. Un couple dont chaque conjoint gagne le SMIC bénéficie pleinement de la mesure Sarkozy alors qu'il ne bénéficiait pas de la PPE ni du RSA. A l'inverse, des bénéficiaires de la PPE verront leur pouvoir d'achat diminuer et préféreront l'inactivité à un tiers de SMIC...On perd l'objectif du retour sur le marché de l'emploi.

Un problème de calcul

Le problème est que l'annonce du Président concerne les charges sociales sur les bas salaires. Or une partie de celles-ci est déjà nulle pour une grande partie des salaires de 1 à 1,6 SMIC! Une subvention aux travailleurs à bas salaires qui coûtent chaque année 30 milliards d'euros, soit 1,5% du PIB. Une mesure par ailleurs complexe et donc les impacts sur l'emploi sont difficiles à évaluer... On estime généralement qu'un million d'emplois a été créé ou sauvegardé.

Le Président évoque la suppression des cotisations payées par les salariés, moins de 100 euros prélevés sur leurs salaires, soit "1000 euros par an" annoncés par le Président. Comme nous avons vu plus haut, la suppression de la PPE et l'alignement de la fiscalité des dividendes rapporteraient 4 milliards, soit un potentiel de financement de 555 euros par salariés. Garantir 1000 euros par an en plus à chaque salarié coûterait donc 8 milliards d'euros par an.

Bouclage de la mesure et coût à long terme

A supposer que les 1000 euros soient intégralement dépensés, il rapporterait - selon leur soumission à une tranche d'impôt variable et en incluant la TVA - environ 200 euros par an à l'Etat, soit 1,4 milliard d'euros, soit une dépense de 6,6 milliards (8 moins 1,4 milliard d'euros).

Le coût à long terme est en revanche dangereux pour deux raisons. D'abord, toute la distribution des salaires va être écrasée autour de 1 à 1,2 SMIC puisque salariés et employeurs seront incités par des doubles allègements de charges et d'impôts à payer et à gagner peu. Ensuite, le coût à long terme pour les finances publiques risque d'être massif et incontrôlable. Alors que la PPE est liée à l'activité économique du pays (en période de croissance et de réduction du chômage, le dispositif coûte moins cher), le dispositif "Sarkozy" d'exonération d'impôts des plus bas salaires risque de mettre à feu et à sang les finances publiques du pays en privant Bercy d'une partie de la CSG, son meilleur instrument fiscal. En période de reprise économique et de baisse du chômage, le coût sera le même, environ 8 milliards par an que la croissance soit au rendez-vous ou non!


Sarkozy se trompe de TVA sociale

lundi 30 janvier 2012
Le Président de la République s'est exprimé hier sur plusieurs points de sa politique économique. Je n'ai pas les capacités pour analyser la gestuelle et le ton de son discours mais il m'a semblé qu'il jouait parfois le vieux Président, calme et posé, responsable et donneur de leçons. Pour ceux qui ne l'ont pas vu, vous pourrez regarder la vidéo au bas de ce post. Je ne veux pas lister ses erreurs comme d'autres l'ont très bien fait. Malgré les critiques, l'exercice auquel s'est donné le Président est toutefois louable: je me réjouis que les politiques, à l'image de Pierre Moscovici et Xavier Bertrand ce matin sur BFM TV, jouent le jeu de la transparence et de la pédagogie.

De mon côté, je veux revenir sur un point: le lien entre TVA sociale et coût du travail en France. Il faut d'abord rappeler le mécanisme de la TVA sociale. Il s'agit d'augmenter de quelques points - le gouvernement a choisi 1,6 point - la TVA afin de financer une partie des cotisations patronnales qui entrent dans le coût du travail. Le financement de la protection sociale par la TVA aurait pour effet de réduire le coût du travail en France, plus élevé que la moyenne de l’OCDE surtout pour les plus bas salaires, et d’accroître ainsi la compétitivité des produits français. Elle aurait également l’avantage de faire financer la protection sociale par les produits importés et les achats des 90 millions de touristes qui viennent chaque année en France alors qu’assise uniquement sur les cotisations sociales, la protection sociale n’est aujourd’hui financée que par les biens et services produits en France.

La TVA sociale comporte essentiellement deux problèmes. Elle pèse sur le pouvoir d'achat des moins aisés si les entreprises ne répercutent pas à la baisse les prix. Certains économistes proposent donc une CSG sociale qui viserait à financer directement la protection sociale et qui serait proportionnelle au revenu et non à la consommation. L'utilité de la TVA sociale est constestée dans la mesure où les salaires au niveau du SMIC sont quasiment exonérés de cotisations de sécurité sociale (4,38 % a lieu de 30,38 % soit une réduction de 26 points) et que l'exonération est ensuite dégressive jusqu'à 1,6 SMIC. Il ne faudrait donc tout simplement pas la mettre en oeuvre.

Je pense néanmoins que la TVA est un instrument de politique économique fort. Une véritable TVA sociale pourrait être mise en oeuvre mais elle devrait reposer sur deux principes: l'équité et l'efficacité économiques. L'équité doit amener nos dirigeants à revoir en profondeur les taux réduits de TVA car ceux-ci concernent en bon nombre les ménages ayant des revenus supérieurs à la moyenne. Il faut comme le dit Michel Aujean dans "80 propositions qui ne coûtent pas 80 milliards" concentrer le taux réduit de TVA sur les besoins de première nécessité, à l'origine son "coeur de métier", aujourd'hui ronger par des cadeaux fiscaux. Le réaménagement des taux de la TVA serait alors l'occasion de dégager des marges pour financer en partie l'assurance maladie et les prestations familiales qui relèvent de la solidarité nationale et non du travail.





Quelques propos "solidaires": réponse à Wauquiez, Copé et Daubresse

mercredi 8 juin 2011







Laisser les pauvres dans la mendicité ou aider et encadrer les populations les plus pauvres tel semble être le débat que relance Laurent Wauquiez en formulant, sur BFMTV le 8 mai 2011 une attaque en règle contre le système français organisant les solidarités. Il émet le souhait de plafonner le cumul des prestations sociales, afin de réduire ce qu'il nomme les "dérives de l’assistanat", qu'il qualifie de « cancers de la société française ». Au delà du débat sémantique (solidarité ou assistanat) et du poids des mots stigmatisant (« cancer ») utilisés par l'animateur de la droite sociale (sic), étudions les dires de ce ministre de la République, avant de nous intéresser aux systèmes de solidarité en France et aux diverses pistes existantes pour l'améliorer dans une optique progressiste.

RSA et contre-vérités ou la nécessité d'arguments rationnels dans l'espace public

Depuis le 1er juin 2009, la lutte contre la pauvreté s'organise en France métropolitiane autour du Revenu de Solidiarité Active (RSA). Le RSA a pour objectif déclarer de lutter contre l'exclusion, de compléter les revenus des travailleurs « pauvres », d'encourager l'activité professionnelle et de simplifier le système des minimas sociaux. C'est ce dispositif qui est notamment montré du doigt. Laurent Wauquiez utilise l'exemple d'un couple au RSA cumulant les divers systèmes d'aides (aides au logement, allocations familiales, couverture maladie universelle) gagnant plus (environ 1200euros) qu'un couple où un seul membre du couple travaille et gagne le SMIC (1073 euros). Cet exemple a l'avantage d'être fort et illustre en effet un dysfonctionnement du système français de solidarité, où il est plus avantageux de ne pas travailler que de travailler, symbole d'une « société d'assistés » où les incitations au travail sont nulles.

Encore faut-il que cet exemple soit juste, or ce n'est pas le cas: en effet le RSA, revenu de solidarité active ne permet pas de cumuler cette aide avec d'autres aides. Le site rsa.gouv.fr permet de vérifier très simplement cela en proposant de calculer vos droits et le montant du RSA perçu. Ainsi une personne seule, peut-on y lire, sans activité et sans revenus, percevra 466 euros et un couple sans enfant, sans activité et sans revenus, percevra 700 euros. A noter que cette aide est réduite dans le cas où le bénéficiaire est propriétaire de son logement, ou est hébergé gratuitement ou si il bénéficie d'autres types d'aides (aide au logement).

Même dans le cas, où les couples concernés ont des enfants , le couple ne travaillant pas aura des revenus inférieurs à celui où seulement l'un des deux membres du couple travaille et est rémunéré au SMIC. Ajoutons que ce deuxième couple ayant pour seul revenu un SMIC a également le droit aux aides au logement, aux allocations familiales et à la CMU.

Les allégations de Wauquiez (quand on ne travaille pas on gagne plus que quand on travaille) sont donc erronées. Il ne suffit donc pas de «dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas», comme il s'en défend encore faut-il exprimer des idées justes, règle de base du débat argumenté en démocratie. Wauquiez use de pratiques peu démocratiques du haut de sa position politique (et médiatique) dominante pour imposer son point de vue au détriment même de la vérité, du débat raisonné et des arguments rationnels.

Ce manque de discernement et de compréhension d'un système mis en place par son propre gouvernement disqualifie dès lors ses propositions (plafonnement, contre-partie) qui sont alors vidées de leur sens, n'ayant plus de raisons d'être.


 
Assistanat Versus Solidarité : un débat historique

Quelle politique doit adopter l'Etat face aux problèmes sociaux? Faut-il aider les plus pauvres? Pourquoi faut-il aider ces populations? Dans quel but?

Deux positions s'opposent historiquement: d'un côté ceux qui considèrent que toute aide organisée encourage la misère, entretient les plus pauvres dans un cercle vicieux d'assistance, n'incitant pas à sortir de sa condition. D'un autre côté ceux qui considèrent que des solidarités doivent s'organiser pour faire face aux différents risques (chômage, pauvreté, maladie, vieillesse) dont les hommes en société font face.

La première position est celle des défenseurs d'un Etat minimal; la deuxième est celle des défenseurs d'un Etat social organisant les solidarités.Ces deux postures idéal-typiques sont deux réponses différentes à une même question philosophique. Comment penser la liberté des individus en société? Pour les uns, les individus jouiront d'un maximum de libertés à condition que l'Etat se contente d'un minimum de prérogatives (sécurité intérieure, armée), pour les autres la liberté des individus n'est possible qu'à la condition que nous soyons égaux face aux risques précédemment cités. Il faut donc garantir une certaine égalité des chances afin de garantir les libertés individuelles. C'est bien cette deuxième conception qui l'a progressivement emportée au cours du XXème siècle en France (et plus généralement en Europe) avec la mise en place des premières retraites ouvrières et paysannes en 1910 puis progressivement l'apparition d'un véritable Etat social que l'on nomma Etat providence avec l'instauration d'un système de sécurité sociale généralisée en 1945.

C'est globalement dans la dynamique de la déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 que les conceptions de l'assistance ont évolué passant d'un système basé sur une aide familiale et corporatiste à un système organisant une véritable solidarité nationale garant des libertés individuelles et de la cohésion sociale.

Quelques éléments historiques sur la protection sociale

Les fondements historiques de la protection sociale sont liés à l’évolution économique. En effet, la protection sociale n’est pas un système plaqué sur des structures économiques qui lui seraient étrangères. Au contraire, elle est la résultante des bouleversements économiques et sociaux. A des formes originales de structures économiques correspondent des organisations particulières de la protection sociale. Dans ces conditions, on peut lire l’évolution historique de la protection sociale à partir des mutations économiques de l’appareil productif. On assiste à une transformation profonde de la logique de protection avec la révolution industrielle.

L’urbanisation massive de la deuxième moitié du XIXème siècle va bouleverser les modes de solidarité communautaires (en raison de l'éloignement familial) et créer un risque nouveau pour les individus. Les mutations économiques exigent une nouvelle forme de protection sociale. La paupérisation des ouvriers fait également émerger un nouveau visage de la pauvreté : celui du travailleur pauvre. C'est pour faire face à ces évolutions qu'un système de protection financé à la fois par la fiscalité et les cotisations. Le travail, et le salariat ouvre alors droit à des protections.



 
La fin du XXème siècle marque une période d'effritement du modèle de sécurité sociale et de remise en cause progressive du principe de solidarité nationale. Ce phénomène n’est pas récent, il date des années 1970. A la crise du système économique s’est articulée la crise du système de protection sociale. Les nombreuses réformes lancées en Europe sont marquées par le poids des idées libérales qui tendent à l’éclatement des systèmes de protection sociale.

La protection sociale a de plus en plus de mal à colmater les effets de la crise, de la montée du chômage et des inégalités sociales. L’équilibre financier du système se trouve compromis, en raison de la hausse du chômage (dépassant les 10% selon les périodes) et donc du déficit de financement par les cotisations. De nouveaux systèmes de financement des aides sont mis en place pour remédier à ce déficit. C’est dans cette optique qu’a été mise en place la contribution sociale généralisée (CSG), impôt institué en 1991 par Michel Rocard. Ce financement étatique est renforcé par le plan Juppé en 1996 et la création de la CRDS (contribution pour le remboursement de la dette sociale), puis par le plan Aubry en 1998. Une autre dynamique s'opère désormais visant à rationaliser la distribution des aides.

A l'orée du XXIème siècle le modèle social fait figure d'un chantier ouvert entre les partisans d'un système d'assurance privée et les défenseurs d'un droit à la protection pour tous. Dans ce contexte, un débat s’est ouvert sur la rationalité de la protection sociale et sur les différentes logiques assurancielles ou solidaires qui doivent lui être associées.

Le RSA doit s'accompagner d'une politique publique de l'emploi

Le RSA mis en place par Martin Hirsh, ancien haut commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, fait figure d'innovation majeure dans l'organisation des solidarités en France dans une optique de rationalisation des dépenses publiques. Le RSA permet de regrouper un ensemble d'aides (RMI, allocation de parent isolé, etc.) en une unique aide, simplifiant à la fois les démarches des bénéficiaires et le traitement des dossiers par l'administration. L'allocataire du RSA est contraint à respecter certains engagements. Rappelons d'abord que les allocataires du RSA sont obligés d''être inscrit à Pôle emploi et de rechercher un emploi. Cette condition, dans le cas où le Pôle emploi a le personnel suffisant pour accomplir correctement sa mission (sic) présente l'avantage d'effectuer un suivi des allocataires afin de les accompagner vers le retour à l'emploi (pour ceux dont les capacités physiques le permettent). Les allocataires du RSA, sont également soumis à l'obligation d'accepter deux offres raisonnables d'emploi.

En février 2011, 1,847 million de personnes touchaient le revenu de solidarité active (RSA), ce qui représente, enfant et conjoints compris, 3,8 millions de personnes, selon les services de Roselyne Bachelot, ministre des solidarités. Précisément, on compte 1,177 million de bénéficiaires qui touchent le RSA socle (concerne les personnes sans activité) et 670 538 allocataires du RSA « activité ». Si le nombre de personnes qui ont pour tout revenu le RSA (RSA socle) a augmenté pendant la crise de 10 %, depuis, celui-ci est redescendu et, fin 2010, le nombre d'allocataires n'était pas supérieur à ce qu'il était fin 2007 (d'après Le Monde daté du 14 avril 2011). Le RSA ne constitue donc pas une incitation à l'inactivité comme ses détracteurs à droite le prétendent. Mais le RSA est-il pour autant un dispositif satisfaisant de lutte contre la pauvreté?

Le RSA est un dispositif qui fait l'hypothèse que les personnes inactives le sont car elles ne sont pas incitées financièrement à retrouver un emploi. Or le véritable problème est l'insuffisance des offres d’emploi, particulièrement dans les régions où les allocataires sont nombreux. Les allocataires du RSA souffrent également de leur manque de formation et de qualification, les rendant difficilement employable.

En parallèle à ce type de dispositif, il faut mener une véritable politique de l'emploi, mettre en place un système d'incitation à l'embauche pour les nouvelles entreprises, développer les sociétés coopératives et créer des emplois publics, développer l'apprentissage et améliorer l'employabilité des personnes sans emploi.

Quel avenir pour les solidarités?

La société française a connu depuis la fin des années 1970, un certains nombres de transformations sociales (chômage, développement des contrats à durée déterminée, interim, emploi à temps partiel, mobilité de l'emploi, instabilité du marché du travail) à l'origine de nouvelles formes de pauvreté. On compte aujourd'hui en France plus de sept millions de personnes pauvres, selon les critères européens de pauvreté (concerne les personnes dont le revenu est inférieur à 60% du revenu médian, soit un seuil de pauvreté est fixé égal à 950 euros mensuel par personne), soit environ 13 % de la population. Ces transformations et ces risques doivent s'accompagner de nouveaux droits qui ne peuvent se résumer à des mesures telles que le revenu de solidarité active (RSA).

Robert Castel, sociologue, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) , auteur en 2009 d'un livre intitulé la montée des incertitudes (seuil) considère qu'il faut inventer de nouvelles formes de protection sociale. Cette refonte du système se justifie par les transformations sociales évoquées précédemment. Jusqu'à présent les individus sont protégés par leur statut professionnel. Aujourd'hui, il faut repenser le « modus operandi » de l'Etat social, en déconnectant les droits sociaux du travailleur afin de mieux prendre en compte la singularité des trajectoires individuelles.

Comme le propose depuis une dizaine d'années l'économiste Bernard Gazier ou encore le juriste Alain Supiot, il faut protéger les parcours professionnels afin que les salariés puissent notamment être plus mobiles. L'enjeu est d'anticiper, de gérer et de faciliter les transitions professionnelles, mais également d'élargir nos conceptions de l'activité ouvrant à des droits, vers les activités non-rémunérés créatrice de richesse (matérielles ou immatérielles) tel que le bénévolat.

Aujourd'hui les individus sont contraints à être mobiles, ils changent régulièrement d'entreprises, d'emplois ou de postes. Ils sont amenés à changer de ville ou de région, à enchaîner des périodes d'activités et d'inactivités plus ou moins longues. Les trajectoires professionnelles sont discontinues et plurielles. Ce sont ces nouvelles situations qu'un système généralisé de protection sociale doit prendre en compte.

Nous devons faire persister les valeurs de solidarité, en aidant de manière décente les plus démunis, en garantissant des conditions de vie acceptables au plus grand nombre, mais également luttons de manière efficace contre les causes de la pauvreté pour la faire reculer.

Le bon et le mauvais pauvre

mercredi 25 mai 2011







"Ayons des pauvres et jamais de mendiants; voilà le but où doit tendre l'administration". Brissot dans Théorie des Lois Criminelles (1780).

En dénonçant l'assistanat comme "cancer" de la société française, Wauquiez proposait que les bénéficiaires du RSA donnent cinq heures de leur temps de loisir payé à la collectivité. Laurent Wauquiez a relancé un vieux débat: faut-il punir les mauvais pauvres?

D'abord, les "pauvres" ne sont pas tous les mêmes. La pauvreté concerne l'indigent (celui qui du fait d'un handicap ne peut pas travailler à temps plein) et le prolétaire (l'ouvrier) qui ne peuvent vivre uniquement de leur travail mais qui ont une place bien définie dans la société. Dans le langage de Wauquiez, il s'agit de "bons pauvres". Ensuite, il y a les misérables, les désaffiliés, les exclus et les mendiants. Ils ne vivent pas de leur travail. Ce sont les "mauvais pauvres".

La pauvreté ne naît que dans la société: l'homme de l'âge de pierre ne se sentait pas pauvre. C'est donc au niveau de la société qu'elle doit être combattue. La pauvreté économique, mais également culturelle, ou administrative (mesurée par le RSA "passif" dénoncé par Wauquiez) naît d'une situation financière peu avantageuse puis tend à se cristalliser dans une aire géographique et dans une culture. Le RSA a justement une fonction de lutte contre l'émergence de la pauvreté: la pauvreté économique est facilement corrigeable par la redistribution, la pauvreté qui naît de la société et qui se transforme en exclusio et en enclavement est difficile à gommer une fois installée.

Si le droit doit être au service des personnes les plus fragiles, le principe de responsabilité doit s'appliquer pour celui dans le besoin comme pour l'administration ou les entreprises. A l'administration revient la mise en place de politiques sociales ambitieuses basées sur le "workfare". Seul le travail permet aux bénéficiaires du RSA de retrouver une place dans la société. Au bénéficiaire du RSA, il revient d'accepter la possibilité de trouver un emploi peu gratifiant. Le service public de l'emploi est actuellement mal doté pour faire face à l'enjeu de réinsertion sur le marché de l'emploi. Aux entreprises revient la tâche de gestion des personnes à risques: leurs dépenses de formation professionnelle devront être ciblées sur ces personnes, ce qui est actuellement l'inverse!

Comprendre la désaffection des salariés envers les 35 heures

mardi 11 janvier 2011


Dans la continuité du billet précédent.

Je finissais un précédent billet en disant que les 35 heures sont injustement la cible des critiques. Un simple retour à l’économie classique doit convaincre les adversaires des 35 heures que celles-ci n’expliquent pas les problèmes des bas salaires et du chômage en France. Toutefois, alors que les 35 heures apparaissaient comme un progrès social et la mesure emblématique du Gouvernement Jospin, l’échec de ce dernier lors des élections présidentielles de 2002 doit conduire à réfléchir à la désaffection des salariés envers elles. Cette désaffection vient en fait moins de l’existence des 35 heures elle-même que de leurs modalités d’application.

Tout d’abord, si les 35 heures ont bien été créatrices d’emplois, les embauches n’ont pas été à la hauteur de la réduction du temps de travail. Ainsi la population active n’a-t-elle pas augmenté de 10 % (c’est-à-dire dans les mêmes proportions que la réduction du temps de travail) après la mise en œuvre des lois Aubry.

Faute d’embauches suffisantes pour compenser la réduction du temps de travail, de nombreux services, notamment publics, ont été désorganisés. Alors que l’activité s’accroît, le personnel des entreprises et des services publics n’est plus assez nombreux pour qu’ils puissent fonctionner efficacement. Cela engendre alors une dégradation des conditions de travail, un important stress au travail et par conséquent une désaffection des salariés pour une mesure dont ils ne perçoivent plus ni le sens ni les bienfaits.

Surtout, personne ne dispose véritablement de la faculté d’utiliser librement ses RTT. On se retrouve donc dans une situation étrange dans laquelle les salariés travaillent bien davantage que 35 heures, bénéficient de RTT, mais ne parviennent pas à prendre les jours de congés auxquels ils ont droit. Ils les épargnent donc sur des comptes- épargne- temps et les perdent passé un certain délai. Ainsi, pour de nombreux salariés les 35 heures restent purement virtuelles.

En outre, les modalités d’application des 35 heures sont la source d’injustice quotidienne dans les services dans lesquelles elles s’appliquent. Si tous bénéficient de RTT, tout le monde n’est pas libre de choisir ses jours de repos et ceux-ci sont souvent imposés aux salariés. Beaucoup se retrouvent ainsi avec des jours de congés imposés et non choisis. La solution réside-t-elle dans la suppression des 35 heures ? On peut plutôt penser que la liberté de chacun de choisir ses jours de repos devrait être garantie. C’est alors cette protection qu’il conviendrait d’inscrire dans le code du travail.

On pourrait aussi ajouter qu’une frange importante de la population n’a pas bénéficié des 35 heures. Les professeurs par exemple ont conservé le même rythme de travail de 18 heures d’enseignement par semaine pour un professeur certifié, auxquels s’ajoutent de nombreuses heures de réunions, de préparations et de corrections. Non concernés par la réforme des 35 heures, les professeurs ont continué à travailler comme avant, alors même que les conditions d’enseignement ne cessent de se dégrader. Ils n’ont pas non plus bénéficié d’augmentation de salaires en compensation (remise en cause du principe des 10 mois de salaires répartis sur 12 mois), ce qui aurait été légitime. Ainsi s’explique peut-être le fait qu’ils se soient massivement abstenus le 21 avril 2002.

Loin d’être la cause de tous les problèmes de la France, les 35 heures constituent un progrès social qui devait permettre à chacun de choisir son rythme de travail donc de vie. Or les modalités d’application de la réduction du temps de travail et le fait que cette réduction ne soit pas universelle ont conduit à des injustices et des inégalités qu’il conviendrait de corriger. Plus que la remise en cause des 35 heures, c’est plutôt leur universalisation et leur réelle et juste mise en œuvre que la gauche devrait proposer.

Idées reçues sur les 35H (2/2)

vendredi 7 janvier 2011


Dans la continuité du billet précédent.

Les 35 heures ont renchéri le coût du travail en France

Argument souvent utilisé par la droite, il est tout simplement faux. S’il est exact de dire que la réduction du temps de travail de quatre heures à salaire constant renchérit mécaniquement le coût du travail de 10 % environ, cet effet a été compensé par des réductions de charges sociales de même ampleur. Ainsi le coût du travail est-il resté globalement inchangé pour les entreprises. Il est vrai que la prise en charge partielle des allègements de charge sociales par l’Etat se traduit par un choc budgétaire (accroissement du déficit public). Toutefois, celui-ci est compensé par les créations d’emplois permises par les 35 heures, lesquelles accroissent les recettes de l’Etat.

On peut plutôt penser que c’est l’extension des allègements de charges sociales à tous les salariés, quels que soient leurs temps de travail, initiée par la loi Fillon de 2003, qui a contribué à augmenter le coût relatif d’un salarié travaillant 35 heures par rapport à un autre travaillant 39 heures. En effet, le coût total supporté par l’entreprise est le même, alors qu’il était moins élevé avant 2003 pour les salariés travaillant 35 heures en raison des allègements de charges sociales accordés. Par ailleurs, en étendant les allègements de charges sans contrepartie des entreprises en termes d’embauche, les assouplissements de 2003 n’ont fait que creuser davantage les déficits publics.

La stagnation du pouvoir d’achat est directement liée aux 35 heures

Les salariés auraient échangé une stagnation de leurs salaires contre une augmentation de leurs loisirs et de leurs temps de repos. Les 35 heures ayant en outre renchéri le coût du travail, les entreprises ne seraient plus capables de payer davantage les salariés.

L’idée reçu réside ici dans le fait de croire que le salaire dépend du temps de travail. En réalité, la théorie économique est claire : le salaire ne dépend pas du temps consacré au travail mais de la seule productivité du salarié. La malhonnêteté du slogan « travailler plus pour gagner plus » apparaît ainsi distinctement : c’est en étant plus productif qu’on gagne davantage, non en travaillant plus longtemps. La preuve en est qu’une augmentation de salaire liée à une augmentation de la durée du travail augmente certes le salaire total mais non le salaire horaire. De plus, la théorie économique la plus classique affirmant que la productivité marginale est décroissante, toute augmentation du temps de travail s’accompagne d’une baisse de la productivité du salarié, si bien que la production d’une entreprise finit par stagner. Une entreprise ou une collectivité n’a pas nécessairement intérêt à voir ses salariés travailler plus longtemps puisqu’il en résulte une diminution de la productivité globale.

Aussi ne s’agit-il pas, pour augmenter les salaires, d’augmenter la durée du travail mais d’augmenter la productivité des salariés en France. Pour cela, il existe bien sûr la formation –initiale et continue- mais aussi les investissements des entreprises, lesquels peuvent accroître la productivité de leurs salariés. C’est peut-être dans le déficit d’investissement des entreprises et dans les failles du système de formation qu’il convient de chercher l’origine de la stagnation des salaires. Celle-ci peut aussi être expliquée par la croissance des inégalités salariales, la forte hausse des très hauts revenus masquant la stagnation des revenus intermédiaires.

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Idées reçues sur les 35H (1/2)

jeudi 6 janvier 2011


Les récents propos de Manuel Valls sur les 35 heures remettent sur le devant de la scène une des mesures phares de la gauche et du Gouvernement Jospin en particulier. Critiquées pour leur inefficacité en matière de création d’emplois, le renchérissement du coût du travail qu’elles induiraient et la stagnation du pouvoir d’achat des salariés qu’elles provoqueraient, les 35 heures constituent la cible privilégiée du parti majoritaire au pouvoir, à tel point que toute leur politique économique depuis 2002 semble viser leur suppression.

Il est plus étonnant d’entendre un responsable de gauche critiquer cette mesure qui fait désormais partie des acquis sociaux des salariés. Toutefois, la désaffection des Français pour les 35 heures semble réelle. Au-delà du clivage gauche- droite et du nécessaire débat d’idées, il convient d’analyser si les 35 heures sont bien responsables des difficultés économiques et sociales de la France. En répondant aux idées reçues sur les 35 heures, il sera facile de comprendre que la désaffection des Français pour ce progrès social a moins pour cause l’existence- même des 35 heures que leurs modalités d’application.

Les 35 heures n’ont pas créé d’emplois

Cet argument est invalidé par les faits. L’INSEE et la DARES évaluent le nombre d’emplois créés par les 35 heures à 350 000, ce qui est loin d’être négligeable. Peut-être peut-on considérer que l’objectif des 700 000 emplois n’a pas été atteint, mais contester les chiffres de l’INSEE et de la DARES revient à douter de toute chose, notamment des statistiques et alors de la science économique elle-même.

Comme toute mesure de politique économique, ses effets sont limités dans le temps. La mise en oeuvre des 35 heures n’empêche donc pas de trouver d’autres solutions par la suite pour réduire le chômage alors que la population française n’a cessé de croître.

Les salariés français travaillent moins qu’ailleurs

Selon cet argument, c’est ce différentiel d’heures travaillées qui expliquerait la stagnation économique de la France. Cet argument est faux puisque la France se situe dans la moyenne européenne s’agissant du temps de travail (1650 heures par an environ). Celui-ci pourrait même être accru si le chômage baissait en France. C’est aussi oublié que la France reste l’un des pays ou l’heure travaillée est la plus productive au monde : il est donc tout à fait légitime pour un pays d’échanger sa forte productivité contre du temps de repos ou de loisirs. Il est vrai que la diminution du chômage pourrait réduire la productivité horaire moyenne des salariés en France, si l’on considère que les chômeurs sont souvent les personnes les moins qualifiées. Toutefois, des actions de formation en leur faveur permettraient de compenser cet effet.

Par ailleurs, une durée légale du travail de 35 heures ne signifie pas un temps de travail maximum de 35 heures. En France comme ailleurs en Europe, la durée maximale du travail est de 48 heures par semaine. Les 35 heures constituent uniquement le seuil au-delà duquel se déclenchent les heures supplémentaires, lesquelles sont majorées pour le salarié. Encore cette majoration a-t-elle été remise en cause de 2002 à 2007 : comment alors inciter un salarié à travailler davantage si les heures supplémentaires ne rapportent pas plus que les heures normales ?

Enfin, on peut se demander si la concentration des critiques sur les seules lois de réduction du temps de travail ne suffit pas à douter de la pertinence de ces critiques. En effet, pourquoi ne s’en prendre qu’aux lois Aubry et non pas aux lois sur les 39 heures (1982), aux 40 heures (1936) ou encore à la semaine de huit heures (semaine de six jours en 1919) ? Pourquoi les 39 heures seraient davantage acceptables que les 35 heures ? Lorsque la durée légale du temps de travail était de 39 heures en France, de nombreux pays travaillaient davantage sans que les 39 heures ne soient la cible de critiques acharnées, et de nombreux pays travaillaient déjà moins sans que les lois de ces pays ne soient considérés comme antiéconomiques et les travailleurs comme des fainéants.

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Une année de cygnes noirs

dimanche 19 décembre 2010
Des niveaux élevés de dette publique ont entraîné une crise de légitimité de la zone euro. Alors que les marchés ont totalement perdu confiance dans la capacité de certains pays à rembourser leurs dettes, l'Union européenne et le FMI ont dû sauver la Grèce puis l'Irlande. En contrepartie de la création d'un fonds de stabilité financière, tous les pays européens se sont accordés pour réduire leurs déficits publics en mettant en oeuvre des réformes drastiques, par exemple le relèvement de l'âge de la retraite. La situation actuelle est si instable que les gouvernements européens devront probablement intervenir en faveur du Portugal puis de l'Espagne, au risque de remettre en question l'idée même de monnaie unique. Sur l'échiquier politique, les mouvements populistes pourraient bien en profiter.

Cette situation dramatique de la zone euro s'inscrit dans le cadre d'un désordre monétaire mondial mené de pair par le "G2": d'un côté, la Chine est réticente à laisser sa monnaie s'apprécier face au dollar; d'un autre côté, les Etats-Unis ont lancé un assouplissement monétaire massif qui devrait faire du dollar une "monnaie de singe". C'est une fin de siècle: la Banque centrale bénéficie de l'indépendance politique pour faire fondre les dettes qu'un gouvernement ne saurait rembourser.

Les problèmes budgétaires et monétaires mondiaux ne retirent rien à l'urgence environnementale. Alors que les Etats-Unis ont connu la plus grande catastrophe écologique de leur histoire avec la fuite de BP, nous oublions que l'économie mondiale produit chaque année l'équivalent de 5000 marées noires.

Du point de vue scientifique, le Comité Nobel a souhaité remercier des économistes du travail ayant contribué à un des plus grands sujets de notre temps: le chômage. Comment peut-on expliquer en effet qu'un cinquième de la population mondiale ne puisse trouver un emploi alors que l'économie n'a cessé de croître depuis la Seconde Guerre mondiale?

Le sujet est d'autant plus d'actualité que beaucoup de commentateurs pensent que les jeunes générations seront sacrifiées. C'est probablement le rapport au travail des plus jeunes qui devra évoluer pour que la crise économique ne dégénère pas en conflit de générations. Cela implique également que nos démocraties ne soient pas teintées d'un clientélisme qui revient toujours pendant les périodes de crise. A voir en 2011...

Retraites: dernier round?

mercredi 20 octobre 2010

Il y a tout juste un mois, j’évoquais dans un post le problème des retraites. Je reviens cette fois sur une question connexe à celle de la réforme: l’égalité entre travailleurs et le rapport des français au travail.

L’égalité entre travailleurs et entre retraités est la base des mouvements sociaux. Le système des retraites à la française ne dépend pas seulement des années de cotisations (donc du montant effectivement cotisé) mais essentiellement des “salaires des meilleures années” pour le calcul du montant de la pension. Compte tenu des écarts salariaux entre cadres et ouvriers, et de la stabilité du salaire ouvrier au long d’une carrière, un cadre cotise moins longtemps car il entre plus tardivement sur le marché du travail mais le rapport entre niveau de retraites reproduit les écarts de salaire, ce qui est injuste compte tenu du fait qu’un ouvrier cotise plus longtemps en moyenne!

Le deuxième facteur d’inégalité est liée à la pénibilité du travail. Le gouvernement a allégé son dispositif de retraites pour les “carrières longues”. L’idée est noble: faire en sorte qu’un ouvrier qui ait dépassé ses 41,5 années requises de cotisation puisse bénéficier de ses années de retraite en bonne santé. Les cadres ont une espérance de vie de six ans plus élevée que les ouvriers et une espérance de vie en “bonne santé” de dix ans supérieure. Autrement dit, un ouvrier a une espérance de vie sans incapacités jusqu’à 67 ans en moyenne. Le faire travailler deux années de plus, c’est prendre deux ans de ses plus belles années.

Le dernier enjeu est le rapport des français au travail. Nombreux sont ceux qui s’estiment fatigués, démotivés ou aliénés par le travail. De nombreux travaux ont mis en perspectives le manque de confiance qui règne dans la société française. Yann Algan et Thomas Philippon évoquent la question depuis plusieurs années: la France perd en potentiel de croissance par le manque de confiance qui existe sur le marché du travail. Pour Algan, c’est potentiellement deux points de PIB qui sont perdus chaque année. Pour Philippon, c’est tout simplement une méfiance envers la réussite qui mine le modèle français. Le travail est surtout un environnement qui peut être abordé par la lunette sociologique avec Dominique Meda qui le qualifie de “fait social total” ou via l’œil du gestionnaire d’Iribarne qui montre que la logique de l’honneur peut être une plaie pour les grandes entreprises françaises.

Le dernier round de la réforme nous dira si le rapport au travail des français est amené à évoluer ou non dans les années 2010.

Une semaine de réflexion sur les travaux des Prix Nobel 2010 d'économie

lundi 18 octobre 2010


C'est après une semaine (interrompue) de réflexion sur le Sveriges Riksbank Prize 2010 que votre humble serviteur décide de résumer les travaux de Peter Diamond, Dale Mortensen et Chris Pissarides.

Les trois professeurs ont dédié leurs recherches aux marchés à frictions, c’est-à-dire les marchés sur lesquels les offreurs et les demandeurs ne se rencontrent pas automatiquement. C’est le cas en particulier du marché du travail qui est à la fois très réglementé en termes d’embauche et de licenciement, mais qui connaît également un prix plancher – le salaire minimum – qui peut distordre les relations entre offre et demande de travail.

C’est là que nos lauréats innovent. Le premier est Mortensen qui théorise le chômage volontaire - comprenez le chômage transitoire des qualifiés - comme le résultat d’un comportement de maximisation des revenus. Autrement dit, un individu rationnel refuse d’occuper un emploi s’il estime pouvoir trouver un emploi plus intéressant dans un avenir proche. La durée du chômage est donc très liée au niveau de qualification des chômeurs: les plus qualifiés ont accès à un flux d’emploi plus important et restent donc moins longtemps au chômage.

A peu près au même moment, Diamond développe la théorie des externalités dans la recherche d’emploi en montrant que chaque individu en plus sur le marché du travail vient congestionner le marché, de la même manière qu’un flux de voitures peut créer un embouteillage. L’assurance chômage est donc utile car elle permet aux demandeurs d’emploi de « passer leur tour » et de limiter ainsi les « embouteillages » sur le marché du travail en laissant vacant un emploi qui correspondrait mieux à d'autres qualifications.

Les auteurs seront également à l’origine de la montée en puissance des politiques actives de l’emploi visant à assurer le « matching » ou en français la « bonne rencontre entre un employeur et un demandeur d’emploi ». Le cadre théorique du « matching » serra développé conjointement par Mortensen et Pissarides au début des années 1990. Leur modèle sera une véritable révolution pour les économistes du travail. D’une part, parce qu’ils raisonnent en termes de flux de chômeurs et non de stock. Ensuite, parce qu’ils intègrent l’impact du cycle économique sur le marché du travail. En temps de crises, la hausse du chômage résulte de l’augmentation des licenciements et de la diminution des offres d’emplois, il y a donc double contraction de l'offre d'mplois.

Le cadre théorique des "nobélisés 2010" a permis de réformer les politiques de l'emploi. D’abord, en préconisant des politiques actives. Favoriser le « matching » impose de mettre en place une formation « tout au long de la vie » et des mécanismes de requalification ambitieux. Ensuite, en apportant des éléments de réflexion plus subtils sur les caractéristiques de l’indemnisation du chômage, et très éloignés du cadre conceptuel de Jacques Rueff dans les années 1930 selon lequel les revenus de remplacement créaient du chômage volontaire.

L’apparence conditionne-t-elle la réussite ?

samedi 13 mars 2010
« Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté », René Char, Fureur et mystère (1948).

La beauté n’est pas une notion facile à aborder. D’abord, parce qu’elle a plusieurs acceptions : elle est interne et externe – pour les philosophes de l’Antiquité, la beauté externe doit être le reflet de la beauté interne - et doit prendre en compte les attitudes et les artifices. Ensuite, parce qu’elle est relative : la définition du beau n’est pas la même selon les personnes, les zones géographiques, les cultures, et les époques. Enfin, parce qu’elle est un facteur d’inégalités et de discriminations. Distribuée de manière inégale, les propriétés corporelles sont en plus perpétuées dans les habitudes et des préférences qui peuvent renforcent ces inégalités, comme le note Bourdieu dans « La distinction » (1979). Le risque d’obésité en France est par exemple quatre fois plus grand pour une femme ouvrière que pour une cadre.

Les inégalités d’apparence entraînent des discriminations, source de coûts économiques. C’est particulièrement vrai pour les femmes : le machisme ambiant des classes intellectuelles ne leur reconnaît que la beauté externe pendant des siècles. « La sorcière » (1862) de Michelet en témoigne bien : la sorcière est une femme – plutôt vieille fille et de piètre apparence – qui décide se révolter contre la société. Encore aujourd’hui, l’apparence semble plus essentielle pour les femmes que pour les hommes. Mais peut-on le vérifier statistiquement ?

A partir d’un sondage réalisé auprès de plus de 2500 personnes sur l’apparence d’une cohorte de milliers de femmes et d’hommes actifs observés sur plusieurs années, Biddle et Hamermesh (1994, 1998) tentent d’évaluer l’impact de l’apparence sur l’accès au marché du travail en Amérique du Nord. Ils trouvent qu’en moyenne, la beauté est positivement corrélée au salaire et que la pénalité liée à une apparence jugée peu attirante - environ 10% de revenus en moins - est plus importante que le bonus lié à la beauté – environ 5% de revenus en plus. De plus, les discriminations salariales s’accroissent avec l’expérience: sans doute le sentiment de beauté rend-il les individus plus productifs. L’impact global est le même selon le genre mais a des conséquences différentes : une femme peu attirante a une plus grande probabilité d’être exclue du marché du travail tandis qu’un homme peu attirant sera victime d’une discrimination salariale plus forte. Il y a par ailleurs des effets d’auto-sélection visibles des individus dans le choix du secteur dans lequel ils vont travailler.

Probablement conscientes des avantages que l’apparence peut apporter à leurs élèves, les grandes écoles françaises ont parfaitement intégré ce facteur à leur cursus: cours d’expression orale, simulations d’entretiens, salons de rencontres avec des professionnels, divers ateliers professionnalisant, attitudes professionnelles requises, etc. « Être et paraître » en quelques sortes.

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Quel est le coût de naître femme ?

lundi 22 février 2010
Le hasard de la naissance peut être un fardeau à supporter toute sa vie ou une chance dont il faut jouir au maximum. La réflexion du philosophe Epictète (v. 50-125 après JC) dans son Manuel est aussi juste que violente : « souviens-toi que tu es acteur dans un drame que l’auteur a fait à sa volonté ». L’acte de naissance est en lui-même la première inégalité : un individu né aux Etats-Unis a trois fois plus de chances d’être pauvre qu’un individu né en France ; un enfant né en Afrique sub-saharienne aura une vie deux fois plus courte qu’un enfant né au Japon. Trois types d’inégalités à la naissance vont être rapidement analysés dans ce post qui sera scindé en trois parties - l’inégalité liée au genre (Partie I), les inégalités conséquentes à la temporalité de la naissance (Partie II) et l’inégalité qui peut résulter du nom ou du prénom (Partie III) – pour répondre à la question suivante : peut-on diminuer les inégalités liées à la naissance en modifiant des choix individuels ?

Être une femme a un coût économique. Une étude de l’INSEE (2006) sur le système éducatif français (1984-2004) confirme la tendance des filles à mieux réussir leurs études que les garçons. 68% d’une génération de filles possède le baccalauréat contre seulement 56% pour les garçons. Elles obtiennent également avec une probabilité plus grande un diplôme du supérieur. Les inégalités de salaire entre hommes et femmes sont pourtant de 19% - 350 euros nets par mois - en France et le coût implicite d’être une femme au cours de la vie professionnelle, sans prendre en compte les inégalités de pensions de retraite, est donc de 160 000 euros (350 euros par mois pendant 40 ans). Comment expliquer un tel coût lié au genre ?

Une partie des inégalités salariales est justifiée par les différences de durée de paie entre les genres - les femmes connaissent des ruptures de leur activité salariale plus régulières que les hommes, notamment du fait de la maternité – mais également par des choix de scolarité moins rémunérateurs. Malgré une modification des incitations possibles en réformant le congé parental et en incitant les filles à choisir une filière plutôt qu’une autre, il y a une réalité sociologique évidente : les femmes prennent plus de congés que les hommes pour assurer des tâches familiales quotidiennes (s’occuper des enfants malades par exemple) et les écarts de salaires sont persistants en contrôlant pour les diplômes et les spécialisations (Goldin et Katz, 2009).

Dans un article original, Ichino et Moretti (2009) démontrent à partir d’une étude sur les salariés d’une entreprise que l’absentéisme résultant des désagréments liés aux cycles menstruels explique 14% des différences salariales entre hommes et femmes. L’absentéisme régulier lié aux règles - il est nettement fréquent par période de 28 jours dans la base de données - des femmes de moins de 45 ans constitue un « signal » négatif qui les pénaliserait dans l’ensemble de leur carrière. Elles ont effectivement un moindre accès aux promotions managériales internes du fait même de cet absentéisme régulier alors qu’il n’affecte pas pour autant leur productivité globale. Le débat sur l’égalité salariale devrait donc aborder les questions suivantes : doit-on subventionner les femmes de moins de 45 ans ou avantager les femmes de plus de 45 ans dans les nominations et les promotions professionnelles?

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